Alors que son premier effort en solo d’une rare élégance pop en a surpris plus d’un, Swan Vaude revient sur les disques qui ont marqué son existence. Et là, tout s’éclaire.

THE BEATLES
Abbey Road
Parce qu’à mon idée, sans les Beatles, aujourd’hui ne serait pas. S’il est absolument impensable pour moi de faire un choix exclusif en matière d’album de ce groupe, en ceci que la mention passionnée de l’un entraîne inexorablement l’omission navrée de l’autre, il est pour autant équilibré à mon sens de parler d’“Abbey Road“ comme de l’un des absolus du vingtième siècle. J’ai le souvenir doux, à la première rencontre éclairée des quatre, de comprendre aussi instantanément qu’irréversiblement que ma vie serait musique. Hey Jude passe à la radio, en voiture, et c’est un bouleversement magnifique pour moi. « Qui est-ce ? », ai-je demandé précipitamment, désireux par dessus-tout de ne laisser s’échapper l’instant que je sais déjà intimement fondateur sous aucun prétexte. On me répond « Les Beatles ! Ce sont eux, ce sont les Beatles ! », et moi de comprendre, après que le conducteur a enclenché à la suite du single l’album “Abbey Road“, que la vie était belle et qu’il était urgent de l’aimer. Nul besoin de faire étal du fabuleux de chacune des notes, de l’intelligence de chacun des silences, tant la beauté de l’écriture et la force du propos submergent le cœur de qui a le privilège d’écouter les Beatles.

RADIOHEAD
In Rainbows
De la réalité des lendemains qui chantent, il est important de parler, et j’ai intérieurement toujours remercié Radiohead d’exister, groupe plus que providentiel. Origine autant que définition d’une forme de catharsis, exutoire de joies intestines et réceptacle de tout ce qui est douloureux en ce monde, Radiohead est important ; oui, important. En embrassant toutes les contradictions, en contredisant toutes les règles et en provoquant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, Thom Yorke et ses acolytes me déchirent et souffrir n’a jamais été aussi bon. De la vérité terrifiante de Jigsaw Falling Into Place à l’évidence de Nude, aucun des éléments ne doit laisser indifférent. Là où seraient plus usuellement cités “Ok Computer“ ou “Pablo Honey“, l’album qui m’a permis le contact avec le groupe est “In Rainbows“, perdu quelque part dans la discothèque de ma mère, et tournant en boucle, songe perpétuel d’une nuit d’été plus fascinant que le spectacle déjà passé des étoiles lointaines. Je dois tant à cet album que ne pas le citer aurait relevé de la véritable ineptie, à l’heure de réaliser le mien, et toute intention au sein de ce dernier pourrait se résumer à une maladroite tentative de remerciement amoureux.

JEFF BUCKLEY
Grace
Peut-on créer cela ? A-t-on même le droit de le faire, de l’envisager seulement ? Est-il tout à fait raisonnable de se l’autoriser ? S’il y a très certainement eu un avant et un après “Grace“, pour moi, il y a surtout eu un pendant. Un moment hors du temps, un point d’orgue autant qu’un fil rouge éminemment substantiel. Celui de murmurer le chagrin, de pleurer l’amour, de célébrer les sommets enneigés et de plonger vers les plus profonds précipices. C’est le sourire désespéré de celui qui cherche, le regard espiègle de qui ne sait rien mais se jette en avant. C’est précisément sur la question du Beau que Jeff Buckley m’a complètement anéanti, et j’aime à chanter haut pour penser à lui. Peut-être l’une des raisons fondatrices pour lesquelles j’accorde de l’importance à l’outil poétique qu’est la guitare, car lui savait la raconter. Du titre éponyme Grace à la réécriture fabuleuse des plus grands chants, le cœur bat, et force est de tomber éperdument amoureux de l’homme. Il émane de l’artiste une sincérité si débordante qu’il paraît impossible qu’elle puisse seulement travestir son être, et pas un jour ne passe sans que ne résonnent dans ma tête les paroles de celui qu’il faut absolument considérer comme un ange parmi les hommes.

ARCHIVE
Controlling Crowds
Nous sommes à l’incipit de la seconde décennie du troisième millénaire. Seconde, mais certainement pas deuxième : il m’apparaît alors parfaitement impensable, inconcevable même, qu’une autre puisse lui succéder, et c’est en voiture, hasard d’une fois encore, que me frappe un véritable accès de sens. Avec le fils du père de ma mère, nous conduisons sur une route qui m’apparaît plus lointaine que ce qu’elle n’était certainement, et nous faisons un usage immodéré des haut-parleurs. Arrive Bullets, au détour d’un virage erratique, et, avec lui, l’idée qu’à l’instar de la vie, la musique peut (et doit) être embrassée. S’ensuit un jeu de volume parfaitement immature, où expérience fut faite d’une immersion pleine et entière dans l’onde sonore. Abandon délétère et assumé, autodestruction providentielle par l’explosion de cet opium auditif, bouleversement irrémédiable et bienvenu. Il fallait l’écouter fort, très fort, et le traverser physiquement. Si le trip-hop m’avait déjà été racontée par d’incroyables Massive Attack, Wax Tailor et consorts, ce genre musical allait désormais teinter de sa transe instinctive toute ma conception de la musique. De mystère et beauté plus qu’envoûtants, cette dernière allait devenir exutoire nécessaire et poétique.

PLACEBO
Meds
Aucune des chansons douces de Brian Molko ne peut laisser de marbre. Si, là encore, le choix d’un album seul m’est pénible, j’irai pourtant vers “Meds“ pour unifier ma pensée et dormir en paix. C’est pour moi l’époque d’artistes où la notion de questionnement est reine. Bowie, Deftones, Nirvana, mais aussi Debussy, Vivaldi et Saint-Saëns, comme la recherche d’un romantisme perdu, la quête onirique d’une inconnue qu’à date, on n’aurait pas trouvée. Alors, entre deux ouvrages de Lovecraft et Tolkien, s’écoute du Björk, puis du Bashung vient accompagner Bukowski et Beckett. Placebo, au milieu de tout ça, est comme un refuge, un guide fantasmé qui me permet de retrouver le chemin de la maison, où que je me sois perdu. C’est sans doute de ça dont j’ai besoin, à cette époque : un repère que je ne perdrai pas, une bouée pour maintenir la tête hors de l’eau. Elle est glacée, mais Placebo existe, et je m’empreins tant de ses embruns qu’ils lissent le tracas des nuits froides d’automne. Bien que trois des chansons qui me sont essentielles ne figurent pas sur cet opus (Every You Every Me, Without You I’m Nothing et The Bitter End), il est comme le condensé d’un bonheur certain, d’une volonté de vivre chevillée au corps à jamais.

