Née à Londres en 1965, la Tone Bender est rapidement devenue l’une des pédales emblématiques du British Blues Boom. Son histoire mouvementée, faite de mutations successives et de mystérieuses filiations, a contribué à façonner le son électrique des sixties grâce à des ambassadeurs de choc tels que Jeff Beck, Jimmy Page, ou encore Eric Clapton.
En 1964, Dave Davies, guitariste du groupe anglais The Kinks, lacère le haut-parleur de son ampli pour obtenir le son caractéristique qu’on peut entendre sur le mythique titre You Really Got Me. Une méthode radicale, mais qui va rapidement trouver une alternative nettement moins destructrice. L’année suivante, Gary Stewart Hurst, ingénieur chez Vox, met au point la Tone Bender pour le compte de Macari’s Musical Exchange, magasin londonien installé sur Denmark Street. À l’origine de cette création, une insatisfaction supposée de Vic Flick à l’égard de sa Maestro Fuzz-Tone, pédale fabriquée aux États-Unis. Selon la légende, le guitariste de session, principalement connu pour avoir joué le thème du générique des James Bond des années 1960 à la fin des années 1980, aurait demandé à Hurst de revoir le circuit pour obtenir davantage de sustain et moins d’aigus agressifs.
Circuits en folie
La filiation avec la pédale américaine semble évidente : trois transistors au germanium, notamment les fameux Mullard OC75, mais une alimentation en 9 volts contre 1,5 ou 3 volts pour la Maestro. Résultat : davantage de niveau de sortie et une saturation plus généreuse. Joe et Larry Macari fondent alors Sola Sound pour assurer la fabrication. L’entreprise va également produire des pédales pour d’autres marques : Supa Fuzz chez Marshall, Fuzz Sound chez Park, Fuzz Box chez Rotosound… Le début d’une longue histoire de circuits voyageurs.
Dès 1966, la Tone Bender connaît une première mutation. Nouveau boîtier en aluminium, circuit simplifié à deux transistors : cette version, baptisée rétrospectivement Mk1.5, offre une saturation moins prononcée et un caractère plus facile à maîtriser. Mais voilà que les choses se compliquent. Son architecture présente des similitudes avec le Vox Distortion Booster, conçu par Dick Denney, et aurait également inspiré la Fuzz Face lancée par Arbiter la même année. Les circuits circulaient-ils librement entre les ateliers londoniens ? Difficile aujourd’hui de reconstituer précisément les échanges. Une chose est sûre : le même schéma se retrouve aussi dans certaines Tone Bender fabriquées en Italie pour Vox.
Passion germanium
La saga ne s’arrête pas là. Quelques mois plus tard, la Professional MkII revient à trois transistors. En 1968, la MkIII gagne un réglage de Treble, conservé sur la MkIV qui lui succède. Les années 1970 apporteront encore de nouvelles déclinaisons, notamment les Colorsound Supa Tonebender et Jumbo, dont les sonorités se rapprochent davantage de l’univers de la Big Muff.
Pourtant, ce sont bien les premières générations (MkI et MkII) qui ont inscrit la Tone Bender dans l’histoire du rock. Des Yardbirds de Jeff Beck, notamment sur le morceau Heart Full Of Soul, à Eric Clapton sur “Disraeli Gears“, le second album studio de Cream, en passant par Jimmy Page sur le premier long format de Led Zeppelin, la pédale devient l’un des instruments de la révolution électrique britannique. Mick Ronson lui donnera également ses lettres de noblesse quelques années plus tard, notamment sur Moonage Daydream, une chanson écrite par David Bowie en 1971, d’abord parue en single la même année sous le nom de The Arnold Crow, un groupe éphémère chapeauté par Bowie. L’année suivante, une nouvelle version verra le jour sur “The Rise and Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars“ (plus communément appelé “Ziggy Stardust“).
Aujourd’hui, cette histoire continue de faire tourner les têtes des collectionneurs et des amateurs de Fuzz au germanium. Depuis 2009, Sola Sound, associé à David Andrew Main de DAM, commercialise des reproductions particulièrement fidèles des modèles historiques, à des tarifs qui tiennent parfois davantage du placement patrimonial que de l’achat impulsif. D’autres fabricants boutique se sont depuis engouffrés dans la brèche. Preuve que, plus de soixante ans après sa naissance, la Tone Bender n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Ni de son grain.


