Depuis 1976, elle trimballe sa silhouette reconnaissable entre mille et son gros son avec une insolente constance. La StingRay de Music Man n’est pas seulement une basse, c’est un morceau d’histoire de l’instrument électrique. Et, cinquante ans après ses débuts, elle n’a toujours pas dit son dernier mot.
L’aventure commence en 1971, lorsque Forrest White et Tom Walker, deux anciens de Fender passablement agacés par la gestion de CBS, décident de voler de leurs propres ailes. Après quelques hésitations sur le nom (Tri-Sonic, puis Musitek Inc.), leur société devient finalement Music Man en 1974. Les premiers produits sont des amplis à lampes conçus par Tom Walker avec l’aide… de Leo Fender himself. Une collaboration qui doit cependant rester discrète : le père des Precision et des Jazz Bass est alors lié à CBS par une clause de non-concurrence. Celle-ci prend fin au milieu des années 70, permettant à Fender de devenir président de Music Man. Le terrain est désormais prêt pour la StingRay.
L’active attitude
En 1976 débarque donc la StingRay, fruit du travail de Leo Fender, Tom Walker et Sterling Ball, alors beta testeur des instruments de la marque. Avec sa silhouette qui évoque vaguement une Precision, elle joue pourtant une partition nettement plus moderne. Son arme secrète ? Un humbucker à huit plots installé en position chevalet, associé à une électronique active alimentée par une pile de 9 volts.
Les premiers exemplaires embarquent un égaliseur deux bandes grave/aigu, rapidement remplacé par une version trois bandes intégrant les médiums. À l’époque, pouvoir sculpter et surtout booster séparément trois registres de fréquences constitue une petite révolution. La StingRay ne se contente donc pas d’envoyer du bois, elle permet aussi au bassiste de façonner son propre son avec une précision – sans jeu de mots – encore inhabituelle. L’ère de la basse active vient de franchir un sacré cap.
3 + 1 = 4
Si la StingRay devient rapidement incontournable, c’est aussi grâce à quelques détails qui font aujourd’hui partie de son ADN. Le dos du manche reçoit notamment une finition satinée particulièrement agréable sous la main, favorisant confort et vélocité. Côté look, impossible de manquer la plaque de protection en forme d’œuf et le panneau des potards façon boomerang. Mais le détail qui intrigue immédiatement reste l’agencement des mécaniques : trois d’un côté et une seule de l’autre, avec la corde de Sol placée à l’opposé des trois autres. Une signature visuelle devenue indissociable de la StingRay.
Les premières versions proposent également un chevalet permettant le passage des cordes à travers le corps ainsi qu’un système ajustable d’étouffoirs. Deux particularités abandonnées par Music Man au milieu des années 90, à l’exception d’une édition anniversaire lancée en 2006 pour les 30 ans du modèle. Les petits tampons noirs ont pourtant leurs défenseurs : ils apportent une attaque plus courte et ce fameux grain légèrement étouffé que certains bassistes continuent de rechercher. La Classic Collection les remettra d’ailleurs ponctuellement au goût du jour. Dernier détail pour les maniaques du vintage, la plaque du numéro de série, triangulaire à l’origine, adopte une forme carrée entre 1979 et 1981. Voilà, vous pouvez ressortir votre loupe.

Du bon temps avec la StingRay
Il ne faut pas longtemps à la StingRay pour trouver son public. Les bassistes de jazz-rock et, surtout, de funk tombent rapidement sous le charme de son attaque franche, de son registre grave généreux et de cette électronique active qui permet de faire claquer les notes avec une efficacité redoutable.
Bernard Edwards, bassiste de Chic, en devient l’un des ambassadeurs les plus emblématiques, notamment sur les classiques Le Freak (1978) et Good Times (1979). Tony Levin, avec King Crimson ou Peter Gabriel, et Pino Palladino, notamment avec sa StingRay fretless, participent eux aussi à installer le modèle dans le paysage.
Mais la StingRay ne restera évidemment pas cantonnée aux dancefloors et aux amateurs de groove chirurgical. Flea des Red Hot Chili Peppers, Cliff Williams d’AC/DC ou encore Tim Commerford de Rage Against The Machine démontrent qu’elle sait aussi encaisser les gros watts. The Cure, Fugazi, Blur, Radiohead, Billy Talent et quantité d’autres groupes adopteront à leur tour ce légendaire modèle de Music Man.
Un demi-siècle plus tard, la StingRay conserve donc cette capacité assez rare à traverser les genres sans perdre son identité. Une basse active, musclée, immédiatement reconnaissable et suffisamment polyvalente pour passer du funk au rock le plus massif. Bref, une vraie icône de la quatre-cordes.


