En 1993, le rock alternatif est en pleine ébullition. Le choc “Nevermind“ de Nirvana a déjà laissé des traces profondes, Seattle dicte le tempo, pendant que la côte Est oppose une autre forme de résistance, entre le songwriting cabossé des Pixies, le lo-fi rugueux de Sebadoh, le groove minimaliste de Morphine et les déflagrations mélodiques de Dinosaur Jr.. C’est dans cette région géographique des États-Unis, aussi riche musicalement que son opposée, que Cold Water Flat glisse “Listen“, premier jet d’un trio du Massachusetts encore nourri à la sève des campus d’Amherst.
Enregistré aux studios Fort Apache (Cambridge, Massachusetts), co-produit par le frontman du trio et Tim O’Heir (Engine 88, Samiam, The All-American Rejects…), puis lâché dans la nature en 1993 via Sonic Bubblegum, “Listen“ ne joue jamais la carte de la surenchère. Ici, pas question de rivaliser avec le grunge qui écrase tout sur son passage. Le disque préfère contourner, suggérer. Les guitares de Paul Janovitz (chant/guitare) s’empilent sans jamais saturer l’espace, quelque part entre tensions contenues et dérives atmosphériques.
La voix râpeuse du frontman, qui rappelle fortement celle de son frère cadet de Bill Janovitz ( chanteur et guitariste de Buffalo Tom qu’on retrouve à la six-cordes – lead et slide – sur deux titres), agit comme un fil conducteur fragile. Il y a chez lui cette manière de forcer l’émotion sans jamais la surjouer, de laisser les morceaux respirer dans leurs propres failles. “Listen“ ne bascule ni dans la noirceur totale du post-Nirvana, ni dans l’insouciance indie-rock de l’époque : il flotte entre les deux, suspendu. Chaque titre semble avancer à tâtons, entre retenue et débordement, comme si quelque chose cherchait à éclore sans jamais totalement y parvenir.
Malgré quelques relais dans les radios universitaires du pays de l’Oncle Sam et des premières parties – entre autres – pour Belly ou Juliana Hatfield, Cold Water Flat ne dépassera jamais le statut de promesse discrète. La suite suivra une trajectoire hélas trop classique pour un parfait outsider : un second album plus exposé en 1995 via le label MCA, puis un séparation peu de temps après, faute de reconnaissance. Derrière, les chemins bifurquent. Janovitz s’éloigne progressivement de la musique pour se tourner ensuite vers la photographie, tandis que le batteur Paul Harding change totalement de cap, jusqu’à signer Tinkers (traduit en français sous le titre Les foudroyés) et décrocher le Prix Pulitzer de la fiction en 2010. Paul Janovitz s’éteindra le 3 février 2023 dans la petite ville de Bedford (Massachusetts), à l’âge de 54 ans.
Aujourd’hui, “Listen“ ressemble à ces disques qui n’ont pas fait assez de bruit pour marquer l’histoire et qu’on redécouvre presque par hasard, jamais vraiment adoptés mais jamais oubliés non plus. Un album touchant, sincère, et finalement plus durable que bien des succès de l’époque.

