Quand “Slo-Blo“ paraît en 1992 sur DGC (acronyme de David Geffen Company, une filiale de Geffen Records créée en 1990, spécialisée dans la découverte de groupes émergents, contrairement à la maison mère, plus grand public quant à ses choix artistiques. Nirvana, Weezer, Beck, Sonic Youth, et bien d’autres formations et artistes de renom, sont passés dans leur carrière par la case DGC), l’Amérique du rock est en pleine reconfiguration. Le séisme “Nevermind“ déclenché par Nirvana a bouleversé l’industrie musicale et les majors se mettent à signer à tour de bras des groupes issus de l’underground. Dans ce climat d’euphorie et de confusion, Cell arrive sans mode d’emploi. Mené par Ian James et Jerry DiRienzo (tous deux chanteurs et guitaristes), le quatuor new-yorkais se fend d’un premier album produit par John Siket (Sonic Youth, Yo La Tengo, Phish…). Le disque refuse toute séduction immédiate : “Slo-Blo“ est dense, sombre, traversé par une tension constante, entre riffs massifs et passages plus aériens. À l’écoute, on perçoit autant quelques réminiscences de la scène noise new-yorkaise que l’influence diffuse du grunge, mais filtrée par une sensibilité urbaine, plus resserrée.
Plus de trente ans après, l’album conserve une puissance intacte. Ce qui frappe, c’est la manière dont Cell transforme la dissonance et les feedbacks de guitares en véritables outils narratifs. Des titres comme Cross The River ou Stratosphere alternent entre déflagrations contrôlées et lignes mélodiques fragiles, suggérant une tentative d’équilibre entre expérimentation et accessibilité. C’est précisément cette position intermédiaire qui fera la singularité du groupe, mais aussi, paradoxalement, sa fragilité. Malgré le soutien d’un label satellite d’une major, Cell n’atteindra jamais le statut de phénomène (malgré un peu plus de 70 000 copies écoulées de “Slo-Blo“ et quelques premières parties notoires, dont celles de Pavement et Sonic Youth), perdu dans une époque où les maisons de disques cherchaient des hymnes générationnels plus immédiatement identifiables. La suite s’écrit en demi-teinte. “Living Room“ (certes un poil moins abrasif que son prédécesseur, mais tout aussi bon), publié en 1994, affine certaines intuitions sans inverser la trajectoire. En 1995, le groupe se sépare discrètement, à l’image de sa carrière. Cell s’est reformé en 2024 le temps d’une paire de concerts entre fin août et début septembre de la même année, un retour aux affaires qui coïncidait avec la mise en ligne du single Free People, nouveau titre du quatuor new-yorkais depuis plus de 30 ans. Depuis, c’est silence radio…
Avec le recul, “Slo-Blo“ apparaît comme un instantané précieux de cette période charnière, riche en découvertes, et incarne une ambition artistique prise dans les remous d’une industrie en pleine mutation. Un album qui n’a peut-être pas trouvé totalement sa place à l’époque de sa sortie, mais qui, aujourd’hui encore, rappelle que certains longs formats gagnent en résonance à mesure que le bruit s’estompe autour d’eux.

