ALCEST – Aurore Story

Avec « Les Chants de l’Aurore », Alcest réalise un septième album fragile et envoûtant, sans doute plus shoegaze que ses prédécesseurs, mais avec toujours ces quelques fulgurances empruntées au black metal, qui rappelle que le duo sait également élever la voix… à sa façon.

Alcest a souvent été rangé dans la catégorie blackgaze. Avec ce nouvel album, penses-tu que c’est toujours d’actualité ?
Neige (chant/guitare) :
Apparemment, la paternité de ce style revient à Alcest, nous sommes le premier groupe à avoir mélangé le black metal et le shoegaze. Sincèrement, à la base, ce n’était pas mon intention. Je voulais juste faire différemment du metal, avec des sonorités plus lumineuses et des lignes de chant très éthérées, sans le côté sombre ou violent. D’ailleurs, lorsque Alcest a commencé, je ne connaissais pas du tout le shoegaze. Encore aujourd’hui, le terme blackgaze me semble réducteur car on trouve dans notre musique beaucoup d’autres éléments. Finalement, le style importe peu : quand j’écris un morceau, je ne me dis jamais qu’il faudrait incorporer tel arrangement pour que cela sonne plus black metal ou shoegaze, ou les deux à la fois. Mes sources d’inspiration ne viennent que très peu de la musique, je me nourris beaucoup de spiritualité, de la nature avec laquelle j’ai un lien très particulier. Lorsque je compose, je réfléchis surtout à ce que je veux transmettre et je ne raisonne pas en termes de styles. Je n’ai jamais été très à l’aise avec les étiquettes… Alcest est trop metal pour les personnes qui écoutent du shoegaze et trop indie pour les gros métalleux. Il y a une vulnérabilité dans nos chansons que tu ne retrouves pas, ou très rarement, dans l’univers du metal. Pour toutes ces raisons, nous sommes quelque peu à part…

Ce sentiment d’être à part a toujours été présent chez Alcest. Cela a-t-il été une force plus qu’une faiblesse ?
C’est intéressant… Je pense que c’est un mélange des deux. Ce qui est sûr, qu’on aime Alcest ou pas, on ne nous a jamais reproché d’être une copie d’un autre groupe, même dans la scène dite blackgaze. Beaucoup de formations du genre, par exemple comme Deafheaven, sont ancrées dans le réel, alors que Alcest est plus dans l’évocation, avec un aspect spirituel ou onirique très marqué. Et pour répondre à ta question, oui, cela peut être une faiblesse car il est parfois difficile de trouver une bonne association avec un autre groupe lorsque nous partons en tournée.

« Nul n’est prophète en son pays », une expression qui pouvait s’appliquer à Alcest il y a encore quelques années. Quand penses-tu que le public français a changé à votre égard ? Après la sortie de « Kodama » en 2016 ?
À peu de choses près, oui. Je crois que ce qui faisait peur au public metal en France, c’est que nous faisions du metal avec beaucoup de sensibilité et ce n’est pas forcément ce qu’une personne, qui aime ce style, recherche en premier lieu. Le fait que nous ayons joué au Motocultor (2015) et au Hellfest (2017) a grandement aidé à dissiper les doutes. Après ces deux dates (on peut également ajouter le passage au Download France en 2018, ndlr), il y a eu un vrai engouement en France pour le groupe. Il faut toujours du temps pour que les gens s’habituent à des nouvelles sonorités, surtout que, chanter en français dans ce milieu, ça n’est pas gagné. Combien de fois a-t-on entendu : « un chant en français, comme dans Indochine ! » (rires)

Et le chant en français contribue aussi grandement à façonner l’identité du groupe…
Oui et je passe énormément de temps à écrire mes textes, chaque mot est pesé. Sans prétention aucune, je ne pense pas faire de la poésie, mais j’essaye de m’en rapprocher le plus possible. Nous avons pris le parti de sous-mixer la voix pour de pas non plus tomber dans un truc trop « franco-français », ce qui nous permet aussi de toucher un large public à l’étranger. Par exemple, nous avons joué dans un festival en Mongolie avec aux premiers rangs des fans qui portaient des tee-shirts à l’effigie du groupe ! Pareil au Japon ou en Amérique du Sud… Avec cette façon de mixer la voix, la langue n’est plus une barrière.

Mais si tu passes énormément de temps à peaufiner tes textes, pourquoi choisir alors de sous-mixer la voix ?
Ah, je m’attendais à cette question (rires). Parce que j’ai envie que les gens aient le choix, soit de les lire et de s’en imprégner, accompagnés de la musique, soit d’imaginer ce que bon leur semble, sans avoir eu connaissance des paroles. Nos morceaux sont suffisamment riches et c’est pour ça que je fais en sorte que mes textes puissent être lus en marge de l’album, comme de la poésie. J’aime que chaque élément d’un disque se suffise à lui-même, pochette et clips compris, mais en même temps que ces éléments soient imbriqués les uns dans les autres pour au final proposer une entité artistique globale.

Alcest a un mode de fonctionnement pas forcément commun, entre le processus de composition, l’enregistrement et les concerts…
Le point de départ, c’est moi : je compose les morceaux, j’écris les textes, je trouve les mélodies et, comme je joue un peu de batterie, sans pour autant être très bon dans ce domaine, j’envoie des idées de rythmes assez basiques à Winterhalter pour qu’il puisse les retravailler à sa manière. Sur scène, Alcest devient un groupe plus classique, mais chaque musicien travaille les titres exactement comme je les ai composés au départ. Je ne suis pas un adepte de la réinterprétation en live, le son et le volume faisant qu’il n’est pas nécessaire de s’écarter de la version d’origine de la chanson, sans oublier les petites imperfections de jeu inhérentes à l’exercice du concert.

Winterhalter est crédité comme ingénieur du son. Vous avez enregistré « Les Chants de l’Aurore » par vous-mêmes ?
Oui, il s’est occupé de tout l’aspect technique, du placement des micros… C’est un vrai geek ! Nous avons acheté du matériel et enregistré l’album principalement dans la maison de famille de Winterhalter. J’ai joué du piano chez ma grand-mère, fait des prises dans la demeure de mes parents. Nous nous sentions trop limités en studio, nous avions besoin de procéder différemment pour aller encore plus au fond des choses. Plus de liberté, certes, mais c’est parfois dangereux car tu as tendance à passer trop de temps sur des détails…

Dans l’univers d’Alcest, il y a régulièrement des références au Japon. Quel est ton rapport avec ce pays ?
Comme beaucoup de personnes de ma génération, j’ai grandi avec les dessins animés japonais, les mangas, les jeux vidéo, j’en étais même accro… Ce pays a une telle importance dans ma vie que c’est comme une seconde culture, j’apprends le japonais depuis quelques années, et je ne peux pas imaginer un seul instant que cela ne se retrouve pas dans notre musique. Alcest est un peu mon journal intime…

As-tu des souvenirs particuliers de vos concerts au Japon ?
Lors d’une de nos tournées au Japon, en marge de nos concerts électriques, nous avons fait quelques dates acoustiques dans des temples, deux à Tokyo et un à Kyoto. Il y avait des moines derrière nous qui supervisaient le tout. Vu la nature des lieux, les concerts étaient limités à une centaine de personnes par soir. On devait aussi enlever nos chaussures car nous jouions sur des tatamis… C’était assez irréel. C’est sans doute ma plus grande expérience live, même si à l’époque, nous étions plus jeunes et ne réalisions pas totalement ce que nous vivions, pris dans le tourbillon des tournées. Quand j’y repense aujourd’hui, je trouve ça fou !

Il y a un côté cinématographique dans ce nouvel album, peut-être plus que dans les autres…
Complètement ! Il y a une trame tout du long, avec un début, une fin, des montées et des descentes dans les différentes ambiances. J’essaye toujours de concevoir un disque comme une B.O. de film, avec une histoire, et je passe toujours beaucoup de temps à choisir l’ordre des morceaux pour que l’attention de l’auditeur soit constante, du début jusqu’à la fin. C’est d’ailleurs pour ça que je n’aime pas les albums trop longs : c’est maximum 40 ou 45 minutes. La plupart des groupes de musiques lourdes viennent du punk, du grunge ou du heavy metal. Moi, je viens du classique à la base, j’ai appris à jouer du piano en premier, d’où mon approche plus mélodique.

Tu n’as jamais été contacté pour travailler sur une B.O. ?
Avec Alcest, j’ai eu la chance de réaliser bon nombre de mes rêves d’ado : composer des chansons, les enregistrer sur des albums, faire des tournées un peu partout dans le monde, rencontrer certaines de mes idoles. Il m’en reste un, celui d’écrire un jour la bande-son d’un film. J’en profite pour lancer un appel, s’il y a des réalisateurs qui lisent cette interview…

Photo : © William Lacalmontie

Une Fender Toronado mise en lumière
Pour la rythmique et les parties en disto, j’ai opté pour ma Fender Deluxe Toronado de 1998, un modèle plutôt rare, fabriqué au Mexique et réédité ensuite par Squier. C’est une guitare vraiment très bien faite, sans doute parce que la branche mexicaine de la marque voulait prouver à la maison mère qu’elle était capable de produire des grattes de très haute qualité. Et c’est le cas ! À l’époque, elle valait dans les 400 euros. Aujourd’hui, sur eBay, il faut compter dans les 1000 euros pour en acquérir une d’occasion. J’ai eu la chance de pouvoir en récupérer deux, une noire et une blanche, que j’ai équipées avec des micros Hepcat Pickups, une marque française que j’adore et que je recommande vivement. La Toronado me permet d’avoir la rondeur du son Gibson, avec le côté cristallin de Fender. Le parfait combo… Que demander de mieux ? Pour les sons clairs, j’ai utilisé ma Fender Jazzmaster American Vintage que j’ai depuis très longtemps. La Jazzmaster, c’est une drôle de bête totalement à part des autres guitares : il faut la régler, ça buzze et ça ne pardonne pas au niveau de ton jeu… Mais quand tu arrives à dompter tout ça, quel bonheur !