Neuvième album de Mastodon, cinq ans après le tentaculaire “Hushed And Grim“, “Marrow Deep“ restera comme le premier disque enregistré sans Brent Hinds, parti du groupe avant de disparaître tragiquement dans un accident de moto en août 2025. Autant dire que les costauds d’Atlanta n’avaient pas vraiment le droit à l’erreur. Bonne nouvelle, ils ne cherchent ni à effacer le passé, ni à fabriquer un ersatz de leur ancien partenaire. Ils avancent. Et cognent toujours aussi fort.
Durant 65 minutes et quelques poussières, “Marrow Deep“ rappelle que Mastodon reste l’une des rares formations capables de faire cohabiter la puissance du metal progressif, une certaine lourdeur empruntée au sludge (certes moins prononcée qu’au début de l’aventure), des échappées psychédéliques et des mélodies capables de rester collées au cerveau via un sens mélodique que bien des groupes estampillés « prog » ont depuis longtemps sacrifié sur l’autel de la démonstration technique.
Mais “Marrow Deep“ possède une gravité particulière. Sombre et introspectif (le titre In The Ruins a été inspiré par les ravages de l’ouragan Helene et les épreuves traversées par Troy Sanders et ses proches), le disque transforme le deuil (décès de Brent Hinds et de la mère du batteur Brann Dailor) en matière sonore sans jamais sombrer dans le pathos. Les riffs changent de direction sans prévenir, les passages atmosphériques se fissurent et les morceaux semblent constamment chercher une sortie du labyrinthe.
L’arrivée de Nick Johnston à la guitare et de João Nogueira aux claviers élargit sensiblement le spectre du mastodonte. Le premier injecte une fluidité technique bienvenue sans chercher à singer Hinds, tandis que les claviers du second épaississent les textures et accentuent la dimension parfois presque cosmique de l’ensemble. Une nouvelle donne parfaitement intégrée par le trio historique Kelliher/Sanders/Dailor.
À la production, le tandem Patrik Berger/Kurt Ballou pouvait sembler improbable sur le papier. Pourtant, l’association fonctionne : ampleur, précision et rugosité organique cohabitent sans se marcher dessus. “Marrow Deep“ sonne gros, vivant et hargneux (surtout du côté du son des guitares par rapport aux dernières réalisations du désormais quintette), avec suffisamment d’aspérités pour éviter le piège du metal progressif sous cloche.
Et puis il y a les invités. De Josh Homme (Queens Of The Stone Age) à Geezer Butler (Black Sabbath), en passant par Randy Blythe (Lamb Of God), Joe Duplantier (Gojira), Neil Fallon (Clutch), Nate Newton (Converge, Cave In) ou Ben Koller (Converge, Mutoid Man, All Pigs Must Die), “Marrow Deep“ ressemble parfois à une grande réunion de famille du metal contemporain. Mais jamais à un défilé de guests destiné à masquer un manque d’inspiration. Chacun apporte sa couleur sans détourner l’attention de l’essentiel. Chez Mastodon, on sait recevoir. Et donner aussi.
Pas forcément aussi immédiatement mythique qu’un “Leviathan“ ou aussi fortement conceptuel qu’un “Crack The Skye“ (celui-ci aborde la sensation de flotter en dehors de son propre corps, mais aussi les théories de Stephen Hawking sur les trous de vers), ce neuvième effort impressionne par sa cohérence, bien sûr par son indéniable qualité, mais aussi par sa nécessité. Mastodon aurait pu se contenter de survivre à Brent Hinds. La formation américaine a choisi de se réinventer par petites touches sans aucunement renier son histoire. Un album dense et sinueux aux allures de grand huit émotionnel rarement confortable, mais constamment fascinant. Une nouvelle masterclass dans le genre, ni plus ni moins.

