MASTODON – Hushed And Grim – (Reprise Records/Warner)

À l’heure où l’algorithme des plateformes de streaming dicte sa loi et où l’attention moyenne dépasse à peine celle d’un poisson rouge, publier un double album de quinze titres flirtant avec l’heure et demie relève presque de l’acte de défi. Ou d’une inconscience assumée. Mastodon s’en moque éperdument. Huitième album studio du quatuor d’Atlanta, “Hushed And Grim“ est une œuvre monumentale, née dans la douleur après la disparition de Nick John, manager historique et véritable cinquième membre de l’ombre. Une épreuve qui imprègne chaque note d’une gravité nouvelle.

Loin de céder à la facilité, les Géorgiens repoussent encore les frontières de leur identité. Les riffs pachydermiques gorgés de saturation qui ont bâti leur réputation côtoient des plages d’une sensibilité bouleversante, tandis que le rock progressif se mêle naturellement à des réminiscences sudistes et à des atmosphères presque contemplatives. Cette richesse aurait facilement pu sombrer dans la dispersion. Que nenni. Elle se transforme au contraire en une démonstration de maîtrise où chaque morceau trouve sa place dans un ensemble d’une implacable cohérence.

Exigeant, foisonnant et résolument à contre-courant des standards d’écoute de l’époque actuelle, “Hushed And Grim“ refuse la consommation instantanée. Il réclame du temps, de l’investissement et plusieurs écoutes pour dévoiler toute sa profondeur. Mais au final, la récompense est immense avec un double album qui ne cherche jamais à impressionner par sa seule démesure, mais qui s’impose comme l’un des longs formats les plus ambitieux et aboutis de Mastodon. Un de ces mastodontes – le terme n’a jamais été aussi approprié – appelés à rejoindre, avec le recul, le cercle très fermé des grands doubles albums du rock. Les adeptes du zapping musical peuvent passer leur chemin : “Hushed And Grim“ ne se consomme pas, il se vit, du premier au dernier titre.