À la fin des années 70, alors que le rock s’étire entre la gueule de bois post-hippie et les premières décharges punk, Electro-Harmonix glisse discrètement une petite bombe sur les pedalboards avec son Memory Man.
À l’époque, le Delay appartient encore aux échos à bande, des machines capricieuses, lourdes – ou presque – comme des amplis à lampes et aussi chères – ou presque – qu’un loyer new-yorkais. Puis arrive la technologie Bucket Brigade, et avec elle, l’idée presque subversive que l’espace sonore puisse tenir dans une simple boîte en métal posée au pied du guitariste.
BBD
L’histoire commence en 1969, dans les labos de Philips à Eindhoven. Les ingénieurs y mettent au point les Bucket Brigade Devices, des circuits capables de retarder un signal sans bande magnétique, sans pièces en mouvement, sans mécanique fragile. Le principe est d’une élégante simplicité : le son progresse de condensateur en condensateur et ressort légèrement en retard. Ce petit décalage va redessiner le paysage sonore des années à venir, alimentant Delay, Chorus et Flanger avec une chaleur nouvelle.

En 1976, Electro-Harmonix dégaine le Memory Man Solid State Echo Analog Delay Line. Trois potards (Blend, Feedback, Delay Time) et un switch de Boost : le strict nécessaire pour transformer une guitare en machine à atmosphères. Mais c’est l’arrivée de l’ingénieur Howard Davis qui va donner au projet son âme définitive. Avec la version Deluxe Memory Man (la plus populaire de l’effet) commercialisée en 1980, le circuit gagne en profondeur, en personnalité et en musicalité.
Passion auto-oscillation
Un contrôle de Level, un sélecteur Chorus/Vibrato : soudain, les répétitions ne se contentent plus d’imiter le signal d’origine, elles dansent autour de lui. Le son devient plus sombre, plus organique, se dégrade avec grâce au fil des répétitions. Il y a là quelque chose de vivant, presque fragile, un héritage direct des échos à bande, mais débarrassé de leur lourdeur logistique. Le Dry et le Wet cohabitent sans se battre, s’enlacent en stéréo et laissent respirer chaque note.
Au cœur de la pédale, quatre puces Panasonic MN3005 offrent jusqu’à 300 millisecondes de Delay. Suffisant pour un slapback nerveux façon rockabilly ou pour étirer le temps jusqu’à l’hypnose. Poussez le Feedback et la machine s’emballe, entre en auto-oscillation, hurle et se replie sur elle-même. Le chaos sous contrôle. Alimenté en 24 volts, le Deluxe Memory Man dispose d’un headroom inhabituel pour l’époque, délivrant des répétitions plus claires, plus amples.
Génération répétitions
Ce son va marquer des générations. The Edge en fera la pierre angulaire des cascades d’arpèges de U2. Ed O’Brien l’intègrera aux textures mouvantes de Radiohead. Et malgré les déclinaisons modernes (XO, Tap Tempo, Memory Boy ou versions numériques), les modèles équipés des mythiques MN3005 restent les plus convoités. Parce qu’au-delà de la technique, le Memory Man n’est pas qu’un Delay : c’est une façon de faire respirer le rock.

