Doing It To Death retrace vingt ans de musique au Bataclan à travers l’œil de Marion Ruszniewski. La photographe nous en dit plus sur ce livre vibrant d’émotion et de résilience, entre passion et mémoire vive, dix ans après la tragédie du 13 novembre 2015.
Comment es-tu devenue photographe dans le milieu de la musique ?
J’ai suivi des études à la faculté et obtenu une maîtrise de sciences et techniques en photo, puis j’ai passé deux ans à Londres pour continuer dans cette même voie, la seconde année étant uniquement consacrée au digital. Ensuite, j’ai commencé par les fanzines (Kérosène et Vacarmes). Puis, j’ai travaillé pour Rock Sound, X-Rock et maintenant Rock&Folk (le livre est préfacé par Philippe Manœuvre, ex-rédacteur en chef de Rock&Folk, ndr).
Tu fais de la photo de concerts depuis 25 ans et pourtant, tu sors ton premier livre…
Effectivement ! Pour être honnête, je n’y avais jamais réfléchi avant. Je ne pensais pas avoir l’envergure pour me lancer dans ce genre de projet. Aujourd’hui, j’ai décidé de franchir le pas pour les 10 ans des attentats qui se sont déroulés au Bataclan, car j’étais présente dans cette salle le soir du 13 novembre 2015.
On peut imaginer aisément que cela a dû être une décision difficile à prendre. Quel a été le déclic ?
Durant l’été 2022, j’ai eu une discussion avec un proche de ma famille, qui m’a demandé pourquoi je ne faisais pas un bouquin avec toutes les photos que j’avais faites et ce qui m’était arrivé au Bataclan. J’ai quelque peu élucidé la question. De nombreuses victimes avaient déjà fait des livres sur le sujet, je ne voyais pas comment je pouvais le traiter, d’autant plus que j’ai eu la chance de ne pas être restée coincée trois heures dans le Bataclan. Je ne me sentais pas légitime.
Difficile de quantifier le degré de légitimité quand on vit une expérience aussi violente que celle-ci…
Bien sûr, mais à ce moment-là, je n’avais aucune envie de sortir un tel livre, par peur du qu’en-dira-t-on, mais surtout d’une éventuelle récupération. Je ne voulais pas que les gens se disent que ce projet, je le faisais pour de l’argent. Quelques mois plus tard, en janvier 2023, un ami me relance à propos de ce projet. En rentrant chez moi, je commence à trier mes photos et là, c’est un peu la révélation : mon premier concert au Bataclan en tant que photographe date de 2005, nous sommes en 2025, et au milieu, les attentats dans cette salle. Il y a un angle et je ne me sens pas obligée de parler uniquement de ce soir-là. L’idée que le livre retrace 20 ans de photos au Bataclan me plaisait énormément.
Ton activité de photographe de concerts est finalement très liée au Bataclan…
De par les attentats, forcément oui. Pourtant, je vais dans toutes les salles de concerts et celle-ci n’est franchement pas la meilleure pour prendre des photos. Celle que je préfère est définitivement L’Olympia. Bon, j’y ai très souvent vu des super concerts et l’endroit est sympa, même si il y fait 40 degrés en plein hiver (rires) !
Les événements du 13 novembre 2015 sont quand même le point central de l’ouvrage, d’autant plus qu’ils sont placés en son milieu…
Je tenais absolument que cette période soit cadrée. Au début, je comptais mettre uniquement une double page noire. Après réflexion, comme cela faisait trois parties, j’ai décidé d’ajouter des photos du concert de Eagles Of Death Metal, suivies d’une double page blanche pour symboliser une lueur d’espoir, le retour à la vie.

Certains propos du livre, qui abordent les suites de cette tragique soirée, font preuve d’une certaine amertume, comme par exemple ceux relatant la réouverture de la salle, ou encore ce coup de téléphone de l’AFP que tu reçois dans la nuit des attentats…
Pour le concert de Sting lors de la réouverture du Bataclan (le 12 novembre 2016, ndr), quasi aucune victime n’avait été invitée et, si je me souviens bien, les places étaient hyper chères. Au niveau des photos, c’était l’agence Getty Images qui avait l’exclusivité sur l’événement. Tout ça était un peu abusé…
Se faire réveiller à 5h30 du matin, juste après les attentats, par le responsable photos de l’AFP, qui me demande sans prendre de pincettes si j’ai des clichés de la soirée, et en particulier des terroristes… Ça aussi, j’en garde un souvenir assez amer. J’étais rentrée de l’hôpital depuis deux heures (Marion a été blessée lors de l’attaque, ndr), je ne savais pas si tous mes amis présents au Bataclan étaient en vie… Bref, je n’en croyais pas mes oreilles !
Quel a été ton premier concert post-attentats au Bataclan et comment as-tu vécu ce retour ?
Je m’étais fixée de couvrir le concert de Marianne Faithfull au Bataclan, le 25 novembre 2016. Mais j’ai reçu un coup de fil de Rock&Folk pour que je prenne des photos de The Lemon Twigs, dans le cadre du Festival des Inrocks. Ça peut paraître étrange, car cette date était quatre jours avant celle que j’avais choisie, mais je ne me sentais pas prête. J’ai finalement accepté et j’y suis allée avec Wally, photographe pour Soul Kitchen et également présent le soir du 13 novembre 2015. En entrant dans la salle, nous n’étions pas fiers, nous regardions partout… J’ai remarqué de suite que le stand de merchandising n’était plus à l’entrée, mais avait été déplacé à l’opposé. Tout comme pour le concert de Marianne Faithfull, je n’ai pas réussi à rester pendant toute la soirée. Trop de stress… Une autre fois, j’ai été invitée backstage après le concert de Portugal The Man. Ce fut un moment très difficile à vivre, car je me suis rendue compte de la petitesse des loges et de ce qu’avaient pu vivre les personnes coincées pendant trois heures dans cet endroit à attendre les secours. C’était vraiment oppressant…
Ce livre n’est pas un simple recueil de photos. Il met aussi en exergue ton histoire de photographe de concerts au travers des textes qui accompagnent chacun de tes clichés…
Dès le départ, je voulais qu’il y ait plus que des légendes en racontant l’ambiance des lives que j’ai pu couvrir. J’ai donc demandé à mon amie Doris, que je connais depuis une trentaine d’années et qui est journaliste (également ex-attachée de presse du label Southern Lord Recordings pendant 10 ans et musicienne dans divers groupes, ndr), de s’en charger. Un choix légitime, d’abord parce nous avions déjà évoqué l’idée de faire un bouquin ensemble. Ensuite, parce que Doris fut la seconde personne – après ma mère – que j’ai appelée le soir des attentats. Ces textes montrent aussi l’envers du décor, les contraintes que les photographes de concerts doivent gérer selon les groupes et/ou leur entourage (maison de disques, manager…).
Après 25 ans passés dans les salles obscures, quel regard portes-tu sur l’évolution de la photo de concerts ?
C’était sans doute mieux avant le Covid… Après la pandémie, les conditions se sont durcies pour obtenir un pass photo, sans doute parce que de nombreux concerts ont été annulés et que les groupes, les labels et les tourneurs ont perdu pas mal d’argent. Autre difficulté, les artistes sont de plus en plus exigeants quant à la gestion de leur image, avec des validations des photos avant parution, un phénomène ultra récent. Il est même arrivé, pour un concert d’Indochine en 2006 au Printemps de Bourges, qu’on me demande de valider mes photos juste après les avoir prises, directement via l’écran mon appareil… Du grand délire (rires) ! Sans oublier les groupes qui essayent de monnayer gratuitement tes clichés en échange d’un pass photo !
Penses-tu que toutes ces nouvelles contraintes sont symptomatiques de la « génération influenceurs » ?
Oui, c’est sans doute une des explications de ce changement d’attitude. Tout comme l’avènement du numérique : c’est direct, tu peux aujourd’hui transmettre directement tes photos de ton appareil sur les réseaux sociaux. Du coup, les gens se croient tout permis ! Quant aux influenceurs, j’en croise surtout, et de plus en plus, sur les festivals, pas encore dans les gros concerts. Mais ce n’est sûrement qu’une question de temps…
Peut-on vivre de la photo de concerts en 2025 ?
Clairement, non. Lorsque j’étais salariée chez Rock Sound, ça allait à peu près, même si c’était loin d’être mirobolant. Aujourd’hui, les photographes qui veulent vivre de cette passion doivent se diversifier en évoluant dans d’autres sphères que celle de la photo de concerts. Ils font de l’actualité, couvrent des événements politiques, sportifs, des défilés de mode et je ne sais quoi d’autres.
Tout cela t’a-t-il donné envie de faire un second livre ?
Peut-être… Mais alors dans quelques années (rires) ! Il faut déjà laisser vivre celui-là, il sera toujours de temps de penser à en faire un autre…
Photo (en une) : © Manon Violence

Pour commander le livre : https://bit.ly/doingittodeath

