Véritable bible du genre, “Stoner – Blues For The Red Sun“ se voit réédité dans une nouvelle version. Son géniteur Jean-Charles Desgroux, journaliste spécialisé dans la presse metal depuis de nombreuses années et déjà auteur de plusieurs livres, nous parle de cette mise à jour aussi précieuse que réussie.
Sorti en 2019, ton livre “Stoner – Blues For The Red Sun“ fait aujourd’hui l’objet d’une réédition, suite à l’épuisement des stocks. As-tu été surpris de son succès ?
Hyper surpris tu veux dire ! Autant, pour être totalement transparent, son successeur “Rock Fusion“ a moins marché que je ne l’espérais, alors qu’il traitait de groupes et d’un mouvement autrement plus fédérateurs, autant je n’attendais absolument pas le moindre succès commercial autour de “Stoner“, écrit sous la pulsion vitale de devoir raconter ma musique préférée. Je savais évidemment que c’était un sujet de niche ultra confidentiel, et qu’au-delà d’un Queens Of The Stone Age qui remplit Bercy, il n’y a pas 20 000 fans qui se précipitent pour applaudir Fu Manchu ou Monster Magnet : ces deux têtes d’affiche du genre remplissent à peine un Trabendo… Bref, pas de quoi générer un best-seller, sachant qu’un livre est quand même ce qui se vend le moins derrière du merchandising, des places de concert ou même une simple tournée de bières entre potes ! Alors oui, qu’il soit sold-out depuis un an et demi m’a vraiment sidéré, comme si la globalité de la communauté stoner francophone était venue se l’approprier… suite, il est vrai, aux très très bon retours critiques lors de sa sortie initiale.
Pourquoi avoir choisi de faire une nouvelle édition pour un style qui, comme tu le dis, reste quand même une niche ? Que peut-on y trouver de différent ?
Tout simplement parce qu’au-delà de cette demande de nouveaux lecteurs frustrés de ne plus pouvoir le trouver en librairie ou de le commander en ligne, il fallait donc profiter de cette réimpression opportune pour le mettre à jour. C’est seulement en janvier 2025 que mon éditeur m’a appelé pour me confirmer qu’il allait le ressortir, et que ça serait préférable que je consacre un peu de mon temps à bosser sur sa mise à jour, nécessaire. Cette scène reste certes confidentielle, mais elle se montre en constante évolution, même si le genre a dramatiquement stagné entre les années 2005 et 2020. Ce n’est pas comme si tu sortais un livre sur les Beatles où tout a déjà été dit et dont le sujet est clôt depuis 55 ans. Là, le stoner s’est retrouvé boosté par une impulsion inespérée et s’est lui-même réinventé, avec l’apparition de nouveaux groupes et de disques incroyables. Donc, depuis 2019, année de sortie du livre initial, il s’est finalement passé un paquet de choses qu’il a fallu documenter, chroniquer et remettre dans un contexte évolutif, tout en devant réévaluer certains sujets avec le recul, et mettre à jour certaines informations. De plus, peut-être avais-je sensiblement surestimé certains disques faisant partie de la sélection originale des 100 albums représentatifs du genre — et il y en a donc sept ou huit qui ont été retirés au profit d’autres, bien plus pertinents et récents. Non pas que ces 100 disques soient les meilleurs de tous (ça, déjà, il faudrait imposer les trois chefs-d’œuvre de Kyuss et au moins autant de Fu Manchu !), mais au moins façonnent-ils le spectre le plus vaste possible de la galaxie stoner, sachant que la ligne éditoriale impose strictement cette sélection de 100 albums, et pas un de plus. En outre, l’introduction du livre a été rallongée et complétée pour témoigner des grandes tendances du genre depuis ces six dernières années, tout en ayant dû rajouter moult détails et infos supplémentaires ci et là. Ça pourra constituer un joli jeu des 777 différences.
La couverture a été changée par rapport à la première version du livre. Et ce n’est pas anodin…
Effectivement, ça ne l’est pas… Pour cette nouvelle version, j’ai voulu marquer un peu le coup : attention ce n’est aucunement une suite, mais bien une version réactualisée, sensiblement différente de la première. La couverture de celle-ci répondait donc à l’esthétique habituelle de la collection, avec son bandeau et ses quatre pochettes de disques représentatifs, iconographiques. Et pour être totalement honnête, j’avais sciemment mis celle du “Songs For The Deaf“ de Queens Of The Stone Age pour attirer le regard, et surtout provoquer un lien entre les amateurs de Josh Homme et cet univers plus codé et underground, qui aurait été susceptible de plaire aux plus curieux (je serais d’ailleurs moi-même curieux de savoir si la démarche a fonctionné pour certains lecteurs potentiels, autres que les fondus de stoner déjà convaincus). Mais ne nous méprenons pas : ce chef-d’œuvre de QOTSA fait bien partie de mes Tables de la Loi : il est l’un des plus grands disques de rock de ces 25 dernières années, doublé d’une porte d’entrée majeure pour la scène desert-rock. Et je ne fais certainement pas partie de ceux qui ont boudé le groupe depuis ou qui snobent Josh Homme maintenant qu’il fait partie de l’élite rock mondiale… Mais pour revenir à ta question, je voulais à la fois marquer une petite différence et surtout réhabiliter Sleep parmi les quatre artistes majeurs du genre, soit le Big Four du stoner. Cette fois, ils sont bien là, alignés, réunis : Kyuss, Fu Manchu, Monster Magnet, et Sleep. De plus (et c’est une idée du graphiste de la maison d’édition), la couleur du bandeau a été modifiée : je détestais le gris terne du premier, alors cette fois, pour unifier le tout, il a utilisé le vert teinte-de-weed du logo de Sleep, justement, sur la pochette de leur monument “Dopesmoker“, un clin d’œil fort judicieux archi approuvé !
Quand et comment est née ta passion pour le stoner ?
Pour faire simple, j’ai démarré assez rapidement mon initiation au metal avec Ozzy et Black Sabbath en 1989, à une époque où le groupe était ringard à mort et où il n’était certainement pas cité à tours de bras par des générations entières de fils spirituels, comme cela a été le cas à partir du grunge quelque temps plus tard. À ce moment-là, je fonds d’ailleurs bien plus pour Alice In Chains et Soundgarden que pour Nirvana, avec lesquels je trouve immédiatement des similitudes avec Sabbath. Et comme l’univers du grunge est assez poreux avec une certaine idée du stoner, de fil en aiguille et en suivant certains fils rouges, notamment à travers une presse qui fait très bien son boulot d’initiateur éclairé, j’en arrive à goûter à mes premiers délices stoner autour des années 95-97, et tombe raide dingue de Kyuss peu de temps après leur split définitif. À partir de là, je me mets à amasser des centaines de CD, qui constituent aujourd’hui, outre autant de vinyles de collection et pas mal de 45-tours, un bon mur entier dédié au genre !

Pourquoi les débuts de ce style sont-ils fortement liés au désert du Mojave ? Le stoner n’aurait-il pas pu naître dans un environnement plus urbain, à New York ou à Washington, par exemple ?
En fait, le stoner est né un petit peu partout : n’oublions pas que parmi les groupes pionniers, il y en a qui vouent un culte absolu à Hawkwind, d’autre aux Stooges, au punk hardcore, et donc pas systématiquement à Sabbath… Le stoner en soit n’est donc pas né exclusivement dans le désert : il est une continuité directe du heavy-rock obscur des années 1968-1971, avec sa myriade de groupes inconnus du grand public, dont Pentagram, qui est d’ailleurs encore plus ou moins debout aujourd’hui ! Le stoner, argot seventies pour désigner un mec un peu hippie qui se défonce, est donc simultanément apparu dans les banlieues du New Jersey, dans le Maryland ou le long de la côte californienne. Mais c’est vrai que j’ai voulu apporter une touche exotique, et même romanesque à mon récit, en décrivant l’univers que je connais le mieux géographiquement : le désert, entre la vallée de Coachella et les hauts plateaux du Mojave du côté de Joshua Tree, où est donc né le desert-rock, l’une des composantes artistiques essentielles de cet univers, tant du point de vue musical que du fantasme, lié à l’environnement, son décorum, le soleil, les drogues, les freaks, etc… Mais Kyuss n’est certainement pas le seul responsable du filon stoner : ce n’était à l’origine que des gamins skaters un peu punks, qui imitaient leurs aînés en branchant leurs amplis déglingués sur des groupes électrogènes au milieu de nulle part, en étirant des compositions punk sous forme de jams, avec ce qu’il faut de drogues hallucinogènes, tout en jouant avec l’écho et la minéralité des canyons. Un peu le syndrome du “My War“ de Black Flag, mais en plein cagnard et pas vraiment straight edge quoi…
Tu as fait plusieurs pèlerinages dans cette région des États-Unis. Quels sont tes souvenirs les plus marquants ?
En effet, depuis 2008, je pars en famille dans l’Ouest américain tous les étés. En tout, nous devons en être à quinze ou seize road trips là-bas, et quasiment tous se sont terminés en passant plusieurs jours, voire même plus d’une semaine, en plein désert californien. Nous l’avons découvert en 2010, après avoir descendu tout le long de la côte pacifique, de Seattle à San Diego : nous avons alors bifurqué un peu vers l’est, et nous sommes restés à Palm Desert. Bien sûr, j’avais ma petite idée en tête, puisque je voulais secrètement explorer l’environnement où étaient nés certains de mes groupes de chevet… Mais je ne pouvais pas imposer à ma femme d’aller passer un mois au beau milieu d’un désert parfois hostile, juste pour le fantasme de retrouver des traces des generator parties d’antan (rires) ! Fort heureusement, elle aussi est tombée raide dingue, de la région : nous avons donc systématiquement voulu y revenir chaque été. D’autant qu’il y fait tellement chaud que les prix des hôtels baissent, les touristes n’y restant pas à cause du climat extrême. Mais nous, même pas peur !

Nous nous sommes donc petit à petit familiarisés avec cette région immense où il y a tant à découvrir, et que j’ai donc voulu retranscrire au plus près de la vérité à travers les pages du livre. Tout le monde m’a d’ailleurs dit que ça leur évoquait le Routard du Stoner (ce qui est franchement le cas, ndr) ! Et puis surtout, à l’époque, j’avais développé une amitié très forte avec John Garcia (membre fondateur et voix légendaire de Kyuss, chanteur de Slo Burn, Unida, Hermano, Vista Chino, sans oublier quelques réalisations sous son propre nom, ndr), une de mes idoles qui est donc devenu un proche, et qui m’a initié à pas mal d’endroits dans le coin. Son coin. Outre le fait que nous allions toujours déjeuner chez lui, et que nos enfants jouaient ensemble, il m’a – entre autres – emmené dans son local de répétition. J’ai également assisté au tout premier concert de reformation de Unida… dans une pizzeria locale à Palm Desert, The Hood ! Sans compter les dizaines de soirées que nous avons passé dans la meilleure cantine du coin, chez Pappy & Harriets… Ou encore cette fois où, grâce à mon pote Arthur, nous avons pu visiter le Rancho de la Luna, studio d’enregistrement archi culte juste à côté de Joshua Tree. Sans parler d’un paquet d’endroits flippants, notamment autour de la Salton Sea, où sont d’ailleurs tirées les photos de pochette, recto et verso, du disque “… And The Circus Leaves Town“. Ultra freaky ! En plus de dix voyages là-bas, nous avons accumulé un paquet de souvenirs mémorables… Ah et j’oubliais aussi : le pèlerinage habituel devant le panneau “Welcome To Sky Valley“ ! J’ai même rempli une bouteille de Corona du sable qui se trouve à ses pieds. N’importe quoi, non (rires) ? Mais elle trône devant mes 33-tours de Kyuss…
Aujourd’hui, les frontières entre le stoner et d’autres styles annexes (heavy-rock, psyché, sludge, doom) sont de plus en plus poreuses. En tant que spécialiste du genre, arrives-tu à t’y retrouver ?
J’essaye d’être un passeur honorable, digne et lucide, mais comparé au travail du mec qui gère le site The Obelisk, qui recense et chronique quasiment TOUT ce qui sort, je suis dépassé. Complètement largué même. Autant je pense pouvoir maîtriser l’histoire du genre, son environnement, sa culture, les liens et les différentes passerelles entre ses acteurs clés des origines de la fin des années 80 au début des années 2000, mais après l’explosion est bien trop grande. Et oui, en effet, on ne peut que se perdre entre les différentes appellations plus ou moins consanguines qui forment la nébuleuse stoner. Et puis entre les innombrables labels spécialisés, les sites de vente en ligne dédiés comme Kosmik Artifactz (entre autres !), Bandcamp, et les milliers de groupes, comment s’y retrouver ? C’est impossible. J’avais donc trouvé que le genre s’était un temps essoufflé, avec toujours autant de productions, mais sans de réelles surprises… Depuis le Covid, il s’est opéré un second souffle inespéré, avec notamment l’émergence d’artistes comme King Buffalo ou Slomosa, qui sont opportunément apparus au sommaire du nouveau livre. Mais ce n’est que la mèche hirsute du dernier pingouin de la meute qui se hisse au sommet visible de l’iceberg !
Quel serait ton top des meilleurs albums de stoner ?
Très old-school tu en conviendras, mais au bout de 30 années de passion, je n’ai certainement pas envie d’impressionner qui que ce soit avec un name-dropping de trucs de snobs : Kyuss avec “Blues For The Red Sun“ et “Kyuss“ (plus communément appelé “Welcome To Sky Valley“) ; Fu Manchu, “The Action Is Go“ ; Unida, “The Urban Coyote“ ; Monster Magnet, “Tab“ ; Down, “Nola“.
Ton prochain livre, peux-tu en parler ou c’est secret défense ?
Il y a deux livres qui sont prêts à sortir en 2026, deux trucs complètement inédits et très personnels, achevés : l’un signé, qui doit être corrigé et fignolé, l’autre en cours de recherche d’éditeur. Mais la grosse sortie de 2025, qui était précisément top secret défense jusqu’au 12 juin, date de son annonce publique, c’est la biographie de Gojira, qui sortira le 12 septembre 2025 chez la même maison d’éditions, Le Mot et le Reste. J’en suis extrêmement fier, d’autant que je suis originaire du même coin que le groupe, dans la région de Bayonne, et que je connais très bien son environnement, j’y ai grandi pendant près de 25 ans : pas besoin de se taper à chaque fois 10 000 bornes pour essayer de se l’apprivoiser (rires) !

