Abrams n’a jamais vraiment choisi entre la masse et la nuance. Depuis ses débuts, le quatuor de Denver avance à la croisée d’une approche personnelle du heavy-rock, du post-hardcore estampillé années 90 et d’une certaine science de la mélodie accrocheuse. Avec “Loon“, son sixième album (le second chez Blues Funeral Recordings), il pousse le curseur vers quelque chose de plus nerveux. Dix morceaux tendus comme des câbles électriques, où la rage ne déborde jamais du cadre grâce à un vrai sens du bon dosage. Une évolution si ce n’est ultra nette du moins probante après les contours globalement plus aériens de l’excellent “Blue City“ en 2024.
Glass House en guise d’ouverture donne le ton. Guitares tranchantes, section rythmique en mode commando, chant rageur : Abrams frappe fort pour ensuite glisser un peu de lumière dans cette première salve compacte. Toute la force de “Loon“ est là : faire cohabiter l’impact immédiat et la mélodie durable. On y retrouve parfois les contrastes aventureux de Cave In, la tension de Quicksand (Remains, Home) ou les respirations massives de Hum (A State of Mind), sans jamais donner l’impression d’un simple collage d’influences.
White Walls enfonce le clou avec son riff nerveux et dissonant, pendant que Last Nail se la joue « Seattle Sound » et que Said & Done verse dans un registre plus métallique. L’un des points culminants se situe sans doute sur How Did I Lose My Mind?, morceau dont le titre résume parfaitement l’état d’esprit du groupe face au monde actuel : usé, lucide, en colère, mais toujours debout. Là où tant de formations assimilent lourdeur à inertie, Abrams maintient toujours du mouvement, une dynamique qui empêche l’ensemble de s’effondrer sur lui-même.
Avec une production d’une efficacité diabolique, “Loon“ sonne comme un exutoire contemporain. Colère rentrée, anxiété diffuse, besoin vital de crier (et de chanter) pour ne pas sombrer. Bref, tout y passe. En à peine plus de 37 minutes, Abrams réussit à transformer le vacarme ambiant en chansons qui cognent autant qu’elles restent. Un disque dense, tendu, sincère et terriblement viscéral, qui confirme que le groupe mérite largement de sortir du cercle des initiés, et le présent album de finir dans le haut des classements des meilleures sorties de l’année 2026.

