Il aura suffi d’une seule pédale, l’Overdrive Ridge, pour que Kernom se fasse un nom auprès des guitaristes avides à la fois de nouveauté et de sons rassurants. Après l’Overdrive polyvalent par essence, la marque française s’est attaquée à la Fuzz avec sa Moho. Retour sur la genèse d’un succès en compagnie de Jérémy Savonet, concepteur génial et plein de ressources, alors que Kernom a présenté sa nouvelle pédale, la multi-modulations Elipse, à l’occasion du NAMM 2025.
– L’innovation à la française –
Revenons sur la genèse de la marque. Tout commence alors que tu travailles chez Devialet, notamment sur une enceinte haut de gamme, la Phantom. Tu as alors envie de voler de tes propres ailes ?
Jérémy Savonnet : Pas exactement. Kernom, c’est à l’origine trois personnes : Antoine Petroff pour la produit, Nicolas Joos pour le design, et moi pour la partie R&D. Il se trouve qu’avec Antoine et Nicolas, nous sommes amis depuis plus de 13 ans maintenant. Nous nous sommes connus en Suisse où j’effectuais un stage dans la première boîte d’Antoine, qui se consacrait aux études électroniques et acoustiques pour des systèmes d’amplification audio. En parallèle, ils avaient développé une pédale de Fuzz avec les prémisses de la technologie AMC (Analog Morphing Core). Débarquer dans cet environnement pour un stage, c’était un peu le rêve pour moi. La pédale n’était pas vraiment industrialisable et n’a été produite qu’à quelques exemplaires, mais je crois qu’inconsciemment, à ce moment-là, nous nous sommes tous dit qu’un jour, nous ferions quelque chose ensemble. À la fin de ce stage, nous sommes restés en contact. La boîte d’Antoine a fusionné avec Devialet pour en devenir le bureau d’étude acoustique. Nous nous sommes retrouvés chez Devialet en 2014, à la fin de mes études. Le jour, nous travaillions à éliminer les distorsions de systèmes Hi-fi haut de gamme et la nuit, l’idée de faire évoluer la technologie de cette première Fuzz continuait de germer lentement. Le véritable déclencheur a été la période de flottement causée par le Covid, qui nous a poussés à franchir le pas et à accélérer notre projet.
Votre première sortie est un coup de maître : la Ridge. On a vu beaucoup de médias et de musiciens étrangers s’enflammer pour cette pédale. Quelles sont les répartitions des ventes entre la France et le reste du monde. À quoi est-ce que vous l’attribuez ?
Nous avons effectivement bénéficié d’une belle couverture médiatique à la sortie de notre premier produit. Lancer une nouvelle pédale d’Overdrive sur un marché déjà bien saturé était ambitieux, et prétendre offrir quelque chose de différent était audacieux. Mais notre approche était vraiment différente. Nous ne voulions pas créer un produit comme les autres. Nous voulions repenser l’usage, centrer le produit sur le son et l’expérience utilisateur avec un design propre. Une réflexion globale, en somme. Permettre avec un seul et même produit de couvrir toute l’histoire des sonorités de l’Overdrive et d’aller encore plus loin. Garder la chaleur de l’analogique, tout en étant très polyvalent et rendre tout cela super accessible et intuitif avec un nouveau bouton : Mood. Je pense que c’est ce qui a plu à Paul Davids (auteur, compositeur et professeur de guitare d’origine néerlandaise, il est l’un des musiciens actuels les plus influents sur les réseaux sociaux, ndr) et à tous ceux qui ont couvert la sortie de la Ridge. Nous n’avons pas créé Kernom pour faire un seul produit. Dès le début, nous savions que nous voulions avoir un rayonnement international. Non pas que la France ne nous intéresse pas, mais parce que la musique dépasse les frontières. Une révolution comme celle que nous construisons ne devait pas s’arrêter à la France. L’audience de Paul Davids a beaucoup aidé dans cette direction. En ce qui concerne les volumes de ventes, je n’ai pas tous les chiffres en tête, mais de mémoire, les États-Unis représentent une belle proportion de nos ventes, suivis par le Royaume-Uni, puis viennent ensuite la France et l’Allemagne.
Tout tourne autour d’une technologie maison brevetée : l’Analog Morphing Core. C’était important pour vous de mettre en avant le son analogique et d’y intégrer du numérique sans le rendre envahissant (écran, menus déroulants…) ?
En réalité, le plus important n’est pas tant la technologie elle-même, qu’elle soit analogique ou numérique, mais le but qu’elle sert. Je n’ai jamais vraiment compris ce débat analogique vs numérique, cette opposition constante des approches. Si on pense les choses différemment, chaque technologie a ses avantages : l’analogique excelle dans de nombreux domaines, tout comme le numérique, bien que souvent dans des contextes différents. En les faisant collaborer, on peut aller plus loin et réaliser des avancées technologiques plus significatives. La complémentarité et la diversité sont la clé du progrès. Pour bien expliquer la vision et la mentalité chez Kernom, il faut revenir sur le pourquoi de cette technologie, c’est vraiment ça le plus important. Avec Antoine et Nicolas, nous travaillons en studio et en live depuis plus de 20 ans, que ce soit derrière la régie ou en tant que musiciens. Cette expérience nous a permis de mieux comprendre les besoins et les attentes des musiciens. Grâce à ce travail, nous avons pu retranscrire des émotions et des sensations de jeu en paramètres scientifiques. Cette technologie permet de rendre intuitif une sensation, un son que l’on a en tête. Un accès direct, sans éléments superflus, entre une émotion et un feedback auditif. Nous ne cherchons pas simplement à créer un produit utilitaire qui répond à une problématique donnée. L’expérience de jeu pour le musicien est, au final, plus importante que le son qui sera écouté par le public. Si le musicien se sent bien, le son produit sera exceptionnel. Dans cette logique, nous évitons d’intégrer des écrans car dans un processus de créativité, cela casse tout. Nous éliminons l’utilisation d’une souris et la remplaçons par un bouton Mood qui fait le travail pour vous, vous permettant d’écouter le résultat avec vos oreilles. L’important, c’est d’écouter, pas de regarder ! Du numérique, nous gardons tous les aspects pratiques : presets et polyvalence. Ce serait dommage de passer 15 minutes à créer un son et de ne pas pouvoir le sauvegarder, par exemple.

La Ridge et la Moho ont cet aspect à la fois moderne et sexy en termes de design, ainsi qu’un côté rassurant quand on voit la solidité du boîtier. On est loin de l’obsolescence programmée. C’est un véritable objectif pour vous que la réalisation d’un produit durable ?
L’objectif principal est de créer des produits que les musiciens peuvent utiliser dans toutes les conditions. Nous savons ce que c’est que de transporter son matériel, comment il voyage dans un sac, ou ce qu’il peut subir pendant un concert, avec le batteur qui renverse sa bière sur ton équipement. Pourquoi vouloir faire des économies sur ce plan ? Nous avons vraiment repensé la conception de nos produits de A à Z. Nous voulons qu’ils soient solides et fiables, capables de résister aux aléas de la vie de musicien. Au-delà de cela, chez Kernom, nous n’aimons pas le gaspillage. À titre personnel, c’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à me passionner pour l’électronique. Plus jeune, j’allais à la déchetterie pour récupérer de vieux amplis et téléviseurs que je réparais avec mes modestes connaissances. J’ai toujours aimé ça. En regardant de plus près nos produits, on se rend compte qu’ils sont simples de conception, que les éléments susceptibles de tomber en panne sont faciles à remplacer, et qu’ils ne sont pas ésotériques. D’ailleurs, la garantie des produits Kernom est de trois ans si vous vous enregistrez sur notre site. Nous voulons inscrire nos produits dans l’histoire de la musique, qu’ils soient intemporels. Le design joue un rôle important dans cela, tout comme la durabilité. Dans 20 ans, nous souhaitons qu’ils soient toujours aussi inspirants à utiliser, comme une vieille Stratocaster de 1954, par exemple.
La Ridge répond presque tous les besoins en termes de saturation. La Moho est plus spécialisée (Fuzz), mais couvre aussi un incroyable nombre de sonorités dans ce domaine. Et la prochaine ? Du High-Gain pour les fans Rectifier, Slo-100, VH-4 et même HM-2 ou Rat ?
Peut-être… Ou peut-être pas. La technologie permet de contrôler ce que l’on appelle des éléments non linéaires analogiques (diodes, transistors…) à l’aide du numérique et de changer ainsi leurs caractéristiques. Une distorsion est envisageable, mais ce serait peut-être trop attendu non ? Et puis la zone 4 de la Ridge est déjà pas mal. Personnellement, c’est celle que j’utilise pour faire du metal maintenant sur une base super clean, type Fender 5E3. Dans les Delay, Reverb et autres modulations, il y a aussi des éléments non linéaires que l’on pourrait piloter techniquement avec notre technologie. Tout est envisageable.
Vous avez d’ailleurs dégainé l’Elipse, présentée à l’occasion du NAMM 2025, qui s’attaque à l’univers de la modulation. En quoi le travail a été différent pour adapter votre technologie à ce domaine, autre que la saturation ?
Les effets de modulation sont similaires à une Overdrive ou une Fuzz en termes d’importance du timbre et de réactivité au jeu, mais la différence réside dans le fait que, par nature, le son évolue dans le temps. Cette évolution influence significativement le résultat final, avec des paramètres difficiles à mesurer par des appareils classiques de mesure. C’est pour offrir une multitude de sonorités que nous avons intégré le potentiomètre Shape sur la pédale Elipse, pour permettre à l’utilisateur de choisir parmi différentes formes de modulation, un peu comme un réglage de tonalité, mais qui affecte le temps. L’objectif était aussi de faire en sorte que les effets se mélangent harmonieusement et que la transition entre eux soit aussi intéressante qu’un effet individuel, rendant cette pédale unique.

Cette approche analogique restera-t-elle votre credo ou pensez-vous qu’à un moment, Kernom devra passer par la case numérique pour le bien de futurs produits ?
Nos produits embarquent déjà du numérique. C’est le cœur de notre technologie, mêler analogique et numérique. Choisir la technologie la plus appropriée en fonction du besoin en gardant toujours en-tête qu’elle n’est qu’un outil et que le plus important est l’expérience utilisateur et comment le produit sonne et inspire à créer de la musique.
L’Elipse était prête pour votre troisième NAMM. Entre-temps, vous avez passé un deal avec un gros distributeur. Commencez-vous à sentir une vraie différence en termes de demandes et d’attentes ?
Il est toujours difficile de déterminer quel est le facteur principal, mais nous avons ressenti à ce NAMM que Kernom commence à être reconnu comme une marque bien ancrée dans le marché et que nous sommes là pour durer. Notre travail constant pour nous faire connaître à travers nos produits, ainsi que l’apport d’un distributeur international comme celui-ci, contribuent ensemble à accroître la notoriété de notre marque.
En toute logique, nous voilà obligés de vous poser la question : après la saturation et la modulation… prochaine étape, la spatialisation ? Un Delay ou une Reverb chez Kernom ?
Ce serait la suite logique effectivement. Compléter la gamme de cette manière aurait du sens pour la marque. Il faut que l’on réfléchisse si cela peut avoir du sens pour les musiciens qui utilisent nos produits. Et la grande question : quelle sera l’expérience du potentiomètre Mood pour ces différents effets ? Cela présage de futures nuits blanches à explorer le monde fascinant de la spatialisation sonore…
Plus d’informations sur https://kernom.com

