Il y a des disques qu’on a cessé d’espérer, qu’on range soigneusement dans un coin de son cerveau entre les cases résignation et nostalgie. Et puis il y a ceux qui débarquent sans prévenir, presque à contretemps. Dix ans après “Fires Within Fires“, Neurosis refait surface en catimini (aucune annonce sur les réseaux sociaux, un communiqué de presse reçu le jour même de la sortie de l’objet) avec “An Undying Love For A Burning World“, massif et opaque, comme si le groupe n’avait finalement jamais vraiment disparu. Un bloc compact, chargé de vécu, qui ne cherche ni à séduire ni à rassurer.
Impossible de faire abstraction du contexte. Le départ de Scott Kelly a laissé une brèche, béante (et sans doute une blessure difficile à cicatriser pour les protagonistes). L’arrivée d’Aaron Turner (Isis, Sumac) aurait pu n’être qu’un ajustement de façade, une solution pragmatique. C’est tout l’inverse qui se produit. Turner ne prend pas la place de l’ancien frontman, il s’insinue dans la matière. Sa voix, râpeuse et habitée, s’entrelace avec celle de Steve Von Till dans un équilibre instable, presque viscéral. Rien ne dépasse, tout s’imbrique.
Musicalement, Neurosis reste fidèle à sa ligne. Pas de virage, pas de tentative de modernisation, juste une continuité, marquée, abîmée. Le groupe est à nouveau debout et ça s’entend. Les morceaux avancent lentement, comme tirés vers le bas par leur propre poids. Les riffs s’empilent, se frottent, créent cette sensation d’érosion permanente. Là où “Fires Within Fires“ laissait filtrer une forme d’éclaircie, ce nouvel album replonge dans une densité plus sombre, plus rugueuse. Dans ce paysage, Aaron Turner agit comme un point de jonction. Une convergence presque logique entre différentes incarnations du post-metal, qui trouve ici une forme d’aboutissement.
Les titres prennent leur temps, s’étirent jusqu’à la rupture. Untethered ou Blind fonctionnent par paliers, accumulant tension et relâchement dans un même mouvement. Neurosis joue toujours sur cette capacité à faire naître l’émotion dans la répétition, à pousser ses motifs jusqu’à l’épuisement. Une mécanique connue, certes, mais jamais usée.
Il y a la forme, et puis il y a ce fond, omniprésent. Une fatigue du monde qui affleure partout. Crise écologique, isolement, anxiété diffuse : tout est là, sans surlignage. La lourdeur n’est pas qu’une question de son, elle devient un langage, une façon d’absorber le réel plutôt que de le commenter.
Avec “An Undying Love For A Burning World“, Neurosis ne signe pas seulement un retour (et quel retour !). Il rappelle que, dans un monde en ruine, certaines musiques ne sont pas faites pour divertir, mais pour tenir debout. Les patrons du post-metal persistent et signent un des albums de l’année 2026. Ni plus, ni moins.

