Avec “Heavy Lonesome Blues“, Fat Jeff débarque comme un fantôme poussiéreux échappé d’un juke joint abandonné (ces débits de boisson fréquentés par des Afro-Américains, qui faisaient à la fois office de taverne, de cabaret, de salle de jeu, voire de maison de prostitution et qui disparurent peu à peu au moment de la prohibition dans les années 1920-1930), quelque part entre la Bourgogne-Franche-Comté, sa région d’origine, et les routes brûlées du Mississippi. One-man band dans la pure tradition de la formule, il cogne, gratte et souffle dans un même élan primitif, ressuscitant un blues brut que l’on croyait relégué aux archives, mais avec un traitement résolument ancré dans l’époque actuelle.
Dès les premières mesures, le ton est donné : un son râpeux, qui sait aussi prendre de l’ampleur quand il le faut, où chaque frappe de grosse caisse résonne comme un battement de cœur fatigué. La guitare, elle, crisse et gémit, tendue comme un câble prêt à rompre. Fat Jeff ne cherche jamais la perfection absolue. Il traque l’authenticité, celle qui suinte dans les moments d’accalmie autant que dans les passages plus bouillonnants. Quoi de plus normal que pour capturer l’authenticité en question notre homme ait choisit d’enregistrer les quatre titres du EP au Black Box Studio, l’antre de Peter Deimel, véritable caverne d’Ali Baba pour les fans de matos analogique et vintage ?
Mais “Heavy Lonesome Blues“ ne se contente pas d’imiter ses aînés (Seasick Steve pour le côté roots, Shakey Graves pour le versant soul, le tout jeune Jack White de The White Stripes pour sa manière de revisiter le genre…). Il y a ici une solitude contemporaine, une forme d’errance moderne qui traverse les morceaux. Sous ses airs de blues parfois archaïque, l’EP capte quelque chose de profondément actuel : l’isolement, la fatigue, et cette obstination à avancer malgré tout.
La voix, tantôt rocailleuse, tantôt plus fragile, agit comme un fil conducteur. Elle raconte sans détour, sans posture, et c’est précisément ce qui la rend crédible. On pense à ces artistes capables de transformer trois accords en confession brute. Fat Jeff s’inscrit avec humilité dans cette lignée, sans jamais forcer le trait.
En moins de 21 minutes, Fat Jeff se fend d’un EP – à la splendide pochette – sincère et instinctif, presque physique à bien des égards. Un rappel salutaire que le blues, au sens large du terme, quand il est joué avec les tripes, n’a pas besoin d’artifices pour toucher juste (d’aucuns diraient la corde sensible).

