Après un EP en 2023 et une paire de sessions foncièrement noisy basées sur l’expérimentation et enregistrées en une seule prise, Ko-Ma balance un premier long format qui tient plus du bloc brut que du disque aimable, délimitant un terrain de jeu chaotique : une zone grise, urbaine, presque suffocante, où les repères se brouillent. Ici, la ville respire mal, grince, pulse de travers, et l’humain n’est plus qu’un signal noyé dans le flux d’une une société fondée sur la corruption, la course au profit et l’illusion de la méritocratie.
Lignes de basse névrotiques à l’extrême, guitares rêches et dissonantes, batterie sèche comme un coup de trique : tout concourt à installer une tension sourde, persistante. Ne cherchez pas de refrains fédérateurs, le trio tourangeau préfère creuser, insister, marteler. Quitte à ce que l’auditeur perde quelques neurones en cours de route.
Parce que oui, “Anthropolis“ demande un effort. Ses motifs répétitifs, ses longues et régulières montées quasi obsessionnelles agissent comme un filtre : soit on décroche, soit on plonge. Et une fois immergé, le décor évolue subtilement. Des nappes de guitares plus diffuses viennent fissurer la rigidité initiale, des espaces s’ouvrent, laissant passer un peu d’air dans cet ensemble jusque-là proche de la claustrophobie. Le disque gagne alors en relief, sans jamais céder à la facilité. Entre noise organique et post-quelque-chose tendu, Ko-Ma refuse les étiquettes trop nettes. Et c’est sans doute là que le projet trouve sa force, dans cette manière de maintenir l’équilibre, de retenir l’explosion, de faire durer l’inconfort pour mieux libérer la charge émotionnelle l’instant d’après. Une sacrée belle leçon de maîtrise dans le genre.
Peu conciliant mais profondément cohérent, “Anthropolis“ est un album dense, habité, et suffisamment singulier pour qu’on ait envie d’y revenir, ne serait-ce que pour en saisir toutes ses nombreuses aspérités. Peur sur la ville, assurément.

