Si certains disques s’empressent de livrer leurs secrets dès la première écoute, “Paired Sentinels“ a choisi l’effet contraire. Ce cinquième album d’Anatomy of Habit ne se donne pas, il se mérite. Depuis bientôt vingt ans, les Chicagoans avancent en marge des chapelles. Preuve en est avec ce nouveau long format qui bricole un langage empruntant autant à une new-wave d’une autre époque résolument gothique qu’à un doom contemplatif, voire à un shoegaze lardé d’expérimentations sonores plus ou moins mises en avant. Une musique qui semble constamment chercher son point de rupture sans jamais réellement y sombrer.
Ici, tout est affaire de tension et d’ambiances. Les morceaux respirent lentement, s’étirent, s’alourdissent, jusqu’à faire naître une étrange sensation d’apesanteur. Les guitares se frottent à une batterie métallique, la basse fait office de métronome fou, les nappes de bruit dessinent un horizon opaque. Au centre de ce labyrinthe épais, la voix de Mark Solotroff agit comme une présence fantomatique, récitant plus qu’elle ne chante, quelque part entre la litanie, le sermon et l’incantation.
Anatomy of Habit ne court ni après le riff qui fait mouche ni après le refrain providentiel. Le quintette américain préfère construire des paysages où l’on se perd volontiers, des architectures sonores dont chaque détour révèle une nouvelle faille. Austère ? Sans doute. Mais jamais hermétique. À force de patience, “Paired Sentinels“ dévoile une profondeur peu commune et impose au fil des écoutes sa logique jusqu’à l’évidence. Un disque qui ne cherche pas à séduire, mais à hanter. Et il y parvient avec une élégance d’un noir profond, rappelant au passage que les œuvres les plus durables sont souvent celles qui refusent les raccourcis trop faciles.

